CHEVREUIL

Par Louis Gagnon

MARK RAYCROFT

Êtes-vous un chasseur de grands bois?

Au sud-est de la province, la pression de chasse sur le cerf de Virginie ne cesse d’augmenter. Pendant ce temps, certaines grandes forêts plus au nord et à l’ouest, véritables joyaux cachés, n’attendent qu’à être exploitées davantage.

Que ce soit des réserves fauniques comme Papineau-Labelle ou Rouge–Matawin, des Zecs comme Pontiac, Maganasipi, Dumoines, ou chez certaines pourvoiries des Laurentides et de l’Outaouais, la Forêt de l’Aigle, les forêts de la région de Portneuf ou du Lac-Saint-Jean, les exemples sont nombreux. Pour le passionné qui se fixe comme objectif de récolter un mâle mature, ces options variées à budget modeste existent, mais… pas pour n’importe quel type de chasseur.

Ces destinations ont en commun trois facteurs. Premièrement, les populations de chevreuils y sont moins denses. Ensuite, les forêts qui s’y trouvent sont immenses, avec des réseaux d’accès moins développés. Enfin, les populations de chevreuils présentent un rapport des sexes beaucoup mieux équilibré, avec plus d’individus plus âgés, résultat d’une pression de chasse beaucoup moins élevée qu’en milieu agroforestier.

Si votre «background» de chasse s’est principalement bâti sur un lot privé d’une centaine d’acres, embusqué sous couvert forestier à proximité d’un bar à salade constitué de carottes, de pommes et de maïs, ces immenses forêts à chevreuils ne vous dévoileront possiblement pas leurs trésors. Pire encore, il est possible qu’elles vous intimident au point de vous garder les deux pieds sur leurs chemins de gravier.

Grande vue aérienne d’une vaste forêt de bois franc sans beaucoup d’accès ni de perturbations, rendant difficile la compréhension de ces habitats pour la chasse, sans parler des immenses distances entre les différents points chauds.

En grande forêt, une approche conventionnelle basée sur l’appâtage, à moins d’être très bien exécutée, ne vous permettra pas de tirer avantage de la situation. Si vous tenez absolument à utiliser des appâts et tenter votre chance sur un grand mâle, je vous suggère de visionner attentivement ma formation sur l’art de l’appâtage. Par contre, gardez en tête que nourrir avec des appâts dans de grandes forêts avec peu d’accès nécessite beaucoup d’efforts et certains coûts.

Voyons ensemble les particularités des chevreuils forestiers et structurons une approche logique pour augmenter vos chances de récolter l’un des seigneurs de ces lieux sans vous éreinter à traîner du maïs sur votre dos.

Lorsque des chevreuils vivent en faible densité de population, comme en forêt publique québécoise, certains de leurs comportements changent par rapport à ceux vivant en milieu agroforestier. Les chevreuils forestiers québécois ont, entre autres, de très grands territoires, de l’ordre d’environ 1 000 à 1 500 acres pour un clan familial de femelles et souvent plus de 2 000 acres pour les mâles matures. Conséquemment, ces faits obligent les mâles chevreuils à beaucoup se déplacer durant la saison du rut. Les mâles adultes couvrent beaucoup de territoire en voyageant d’un groupe familial (clan de femelles) à l’autre dans l’espoir de trouver une femelle en chaleur.

EXPLICATION DU BIOLOGISTE

Pour augmenter vos chances de succès sur ces grands mâles forestiers, il est important de connaître le concept de clan familial qui prévaut chez le chevreuil. Règle générale, les femelles vivent en familles constituées de plusieurs adultes et de leurs faons de l’année. Un groupe familial peut avoir 4 à 10 chevreuils ou plus. La femelle matriarche, la plus âgée, leader du groupe, est souvent mère, grand-mère et arrière-grand-mère en même temps. Ce groupe prendra domicile au milieu d’un complexe d’habitats qui réunit nourriture en abondance (exemple: un ensemble de bûchers) et zone de protection contre les prédateurs et les conditions climatiques (sommet montagneux ou marais dense). Les mâles, eux, vivent en marge des clans de femelles, dans des habitats de second choix. Par contre, ils utilisent souvent les mêmes zones alimentaires que les femelles si ces sites sont de haute qualité. Ces grands mâles mettront plus d’attention à choisir les secteurs de repos, ce qui les force souvent à voyager davantage pour se nourrir, même en période estivale. Les grands mâles sont très attirés par les zones humides, marécageuses ou les habitats de type «swampeux».

Voici un exemple typique de la distribution normale en grande forêt des clans de femelles et faons et des groupes possibles de bucks. Les cercles rouges représentent différentes familles de femelles et le grand cercle bleu, les types d’habitats que choisiront avant le rut les quelques mâles matures du secteur. En pré-rut tard et durant le rut, les mâles commencent à quitter les fonds swampeux pour aller visiter les habitats des différentes familles de femelles.

Exemple d’habitat de chevreuils en grande forêt difficile d’accès et humide.

Ce concept des clans familiaux est à l’origine des «pochettes» de chevreuils en forêt. Si vous êtes familier avec la chasse en secteur forestier de grande surface, vous avez possiblement remarqué que certains secteurs ont toujours des pistes de chevreuils, alors que d’autres, à quelques centaines de mètres, en ont beaucoup moins. Cette distribution inégale, due principalement à une variance de la qualité de l’habitat, représente probablement deux clans de femelles. Maintenant que vous comprenez ce concept et quelques particularités des chevreuils forestiers, commençons à établir une stratégie d’approche basée sur trois exemples réels, précis et légèrement différents.

Ces trois exemples sont :
A – Une grande forêt publique libre sur un territoire de feuillus d’environ 20 km² (5 000 acres) avec environ 10 chasseurs sur trois semaines consécutives, mais plus élevée en fin de semaine.
B – Une zone au sud-ouest dans la réserve de Papineau-Labelle d’environ 3 000 acres (12 km²) avec 4 groupes de chasseurs par année.
C – Un secteur d’environ 30 km² de forêt boréale typique de l’ouest canadien en Alberta où 80 % de la forêt fut prélevée durant les 15 dernières années. La pression de chasse est plutôt faible et s’étale sur une période d’environ 5 semaines.

CONSEIL DU GUIDE

Dans ces trois endroits, le premier travail peut paraître simpliste: vous devez trouver les «pochettes» de chevreuils. Lors de votre première visite d’un grand territoire, le plus important durant la première journée est de faire le tour complet du secteur en camion ou en VTT en observant deux choses: le nombre de pistes de chevreuils sur les chemins de gravier et se faire une idée des types d’habitats disponibles. Munie d’une carte topographique, ou si possible d’une carte écoforestière, papier ou numérique, ou encore de l’accès à Avenza et à votre GPS, vous notez les secteurs où vous croisez les traces de chevreuils et tous les habitats à potentiel alimentaire. N’oubliez pas que le chevreuil n’est pas un castor et que sa nourriture se situe de 0 à 1,5 mètre du sol, exception faite des glands de chênes et des faînes de hêtres. Sur un territoire d’environ 15 km² avec un réseau routier le moindrement développé, je prends environ une journée complète pour effectuer ce premier travail. Durant cette journée, je marche très peu, me contentant de pénétrer en forêt quelques centaines de mètres pour valider plus précisément un changement d’habitat pas tout à fait visible du chemin ou pour vérifier les pistes sur le long d’un vieil étang à castors ou le long d’un ruisseau ou d’un marais.

L’étape suivante consiste à reporter les informations recueillies sur une carte pour tenter de découvrir la raison de la concentration des traces dans les secteurs donnés. Rapidement, vous remarquerez que l’augmentation de l’activité est généralement jumelée à l’amélioration de la qualité des sites alimentaires. Dans l’exemple A, suite à cette première journée et au transfert des données GPS sur une carte écoforestière, nous avons conclu que les concentrations de chevreuils se trouvaient majoritairement dans des forêts de feuillus matures légèrement perturbées et principalement couvertes d’érables rouges et à sucre. Une coupe sélective avait eu lieu il y a 20 ans et la repousse en sous-bois était dense en érables rouges, l’une des essences les plus recherchées par le chevreuil. Aussitôt que d’autres essences prennent le dessus, particulièrement le bouleau jaune et le bouleau blanc, la densité de chevreuil diminue passablement.

Cette petite séquence vidéo se situe à la rencontre entre une coupe totale de 3 ans et une forêt ayant eu une coupe sélective sévère il y a 15 ans. Difficile de demander mieux que cela pour des bucks vivant en grande forêt.

CONSEIL DU GUIDE

Cette étape sur carte sert aussi à éliminer tous les secteurs sans potentiel, par exemple les forêts matures de conifères ou de feuillus à dominance de bouleaux blanc et jaune. Ainsi, vous diminuez le gaspillage de temps de chasse sur des secteurs de second choix qui renferment peu de chevreuils. En grande forêt, il y a beaucoup plus de secteurs improductifs que de secteurs productifs. D’où l’importance de les éliminer. Le succès réside dans la compréhension de l’utilisation de l’habitat par les chevreuils pour réduire la surface totale le plus possible. Imaginez que vous avez accès à 2 500 acres (10 km²) et qu’il y a 4 chevreuils au km² ; cela fait environ 40 chevreuils. De ce gros secteur, il y a en réalité environ 500 acres d’habitat de grande qualité où tous les chevreuils viennent régulièrement. Cela fait une densité de près de 20 chevreuils au km² qui utilisent les meilleurs habitats. Vous comprenez mieux maintenant l’importance d’analyser correctement les habitats disponibles.

Au risque de me répéter, les concentrations de traces en forêt mènent à une source alimentaire plus importante, comme un bûcher ou un sommet de montagne peuplé de hêtres matures ou de chênes. Il est donc temps de faire le tour de ces sources de nourriture pour déterminer celles qui sont le plus utilisées. Ici, je dois rappeler que vous n’êtes pas en milieu agricole. Les sentiers de chevreuil bien établis sont beaucoup plus rares en forêt solide. Lorsqu’on en trouve un, il peut très bien s’agir d’un sentier de migration hivernale ou printanière, si aucune source majeure de nourriture n’est à proximité. En milieu forestier, comme le couvert de sécurité est omniprésent, les sentiers sont généralement subtils et les chevreuils arrivent souvent de part et d’autre de la source alimentaire, en fonction du vent.

En grande forêt, les sentiers biens visibles comme ceux apparaissant sur cette photo aérienne sont souvent des sentiers de migration. Toutefois il peut parfois valoir la peine de les surveiller en fin de saison ou même lorsque le rut bat son plein.

À l’occasion, mais beaucoup plus rarement, vous devrez mettre moins d’emphase sur les secteurs alimentaires trop nombreux pour vous concentrer sur les couloirs de déplacement limités. C’est la stratégie que nous avons préconisée dans l’exemple C en Alberta, où les bûchers de 2 et 14 ans trop nombreux s’entremêlaient avec quelques lisères de forêts matures au travers des bûchers. La nourriture trop dispersée et abondante m’empêchait de faire le tour convenablement de toutes les possibilités dans un temps raisonnable. Dans ce cas, j’ai choisi de travailler à l’envers et de faire une tournée rapide des différentes lisières de bois matures non coupées servant de couloirs de déplacement. Dans ce cas précis, la source de rareté n’était pas la nourriture, mais le couvert de protection thermique, ce qui est plutôt rare en forêt pure.

Pour les trois exemples cités, une fin de semaine de début septembre suffit généralement pour exécuter correctement le travail de l’étape 1, que j’appelle «le débroussaillage». Si votre territoire possède des sources alimentaires plus subtiles, sans coupe à blanc ou sans perturbations naturelles majeures, il est probable que vous deviez consacrer plus de temps. J’aime mieux faire une prospection de mi-septembre si je pense chasser à l’arc en début octobre. Si je prévois y aller pour une chasse en novembre, je retournerai mi-octobre, quelques semaines avant la chasse, pour refaire le tour de chaque secteur noté plus tôt afin d’aiguiller ma prospection et déterminer d’où proviennent les chevreuils.

En bref, si j’évalue qu’un bûcher sert de garde-manger pour un groupe familial de chevreuils, j’en fais le tour complet. Si les zones alimentaires touchent des secteurs de conifères denses ou des marais, j’en profite pour faire le tour du couvert aussi. Je note les frottages et les grattages de l’an dernier et possiblement ceux fraîchement déposés après la perte des velours. Encore là, je marche assez rapidement, aussi vite que mes yeux peuvent emmagasiner l’information. Je commence à ralentir le pas à la découverte de pochettes plus denses de signes de mâles. Ce sont ces signes qui trahissent les zones de passages des bucks, donnant accès aux secteurs nourriciers et indirectement aux femelles. Ne vous fiez pas toujours au peu de traces que peut contenir le devant d’un bûcher, car, règle générale, le fond du bûcher est plus utilisé, particulièrement par les mâles. Si je fais ma dernière prospection une semaine avant mon séjour, je note et efface les traces de chevreuil croisées sur tous les chemins de gravier pour avoir une lecture fraîche au matin de l’ouverture de ma semaine de chasse. Avec un peu plus d’effort, le gravier s’utilise comme de la neige.

L’analyse des traces peut procurer des informations précieuses à celui qui saura bien les interpréter.

Sur de grands territoires forestiers, cette prospection plus pointue m’apparaît obligatoire, dû à la faible densité de chevreuils et aux changements rapides des sources alimentaires en période automnale. Selon la date de la saison que je prévois chasser, je déciderai si je m’en tiens aux zones alimentaires importantes ou si je me concentre davantage sur les signes de présence de bucks en pré-rut, dans des habitats à proximité des zones alimentaires. Si je chasse avant le 7 novembre, j’aurai plus de prospection à faire en bordure des marais et des couverts conifériens denses pour repérer les fameuses lignes de frottages et de grattages fraîches. Les vieux étangs à castors près des zones de nourriture seront aussi passés à la loupe. Les bucks matures en forêts aiment les bas-fonds de conifères denses, les marais et les milieux incultes en bordure d’une forêt de feuillus majoritairement composée d’érables ou de trembles.

Mâle trophée observé dans un habitat humide et riche en repousses végétales.

Si ma chasse est prévue après cette date, cela coïncide avec la saison du rut ; les mâles adultes changent alors de comportement et il faut s’y adapter.

EXPLICATION DU BIOLOGISTE

À cet effet, il est utile de rappeler qu’un gros buck sur le rut est en mission et doit couvrir beaucoup de territoire le plus rapidement possible pour trouver une femelle en chaleur. Pour lui, le rut dure presque un mois et il est crucial d’économiser ses énergies en faisant le moins de pas possible. Il sait où sont les groupes familiaux de femelles et connaît les routes les plus courtes pour accéder à ces groupes. Ce n’est qu’à l’approche d’un secteur chaud à femelles (ex: une montagne de chênes matures remplie de glands) qu’il contournera le secteur à bon vent pour bien sentir chaque femelle potentiellement prometteuse. Il s’aventurera en forêt claire ou au milieu d’un bûcher s’il a détecté une femelle proche d’être en œstrus, pour la sentir de plus près, la contourner et la pousser hors du groupe afin de la diriger dans un endroit plus retiré. Par contre, si aucune femelle n’est prête ou prometteuse, il quittera aussitôt ce groupe pour rapidement chercher la prochaine famille de femelles, qui peut être à plusieurs kilomètres de là. Ces bucks forestiers couvrent énormément de terrain durant une journée. Depuis l’avènement des caméras de surveillance, la littérature de chasse est remplie d’exemples de bucks photographiés au point A et tués au point B, un jour ou deux plus tard, à plus de 10 km de distance.

Buck photographié deux jours plus tôt à 8 km du lieu de sa récolte. Il était sur une ligne de grattage dans une zone de transition entre deux habitats. On l’a finalement récolté dans un bûcher derrière une femelle.

Ce comportement de base vous laisse deux choix de stratégies: soit choisir un secteur alimentaire régulièrement visité par un clan familial de femelles et y passer le plus de temps possible à bon vent; soit faire de la chasse à l’affût dans des couloirs de déplacement entre les clans de femelles. Ces canaux sont souvent peu utilisés avant le rut mais deviennent «hot» durant les deux à trois semaines que dure le pic du rut. Les zones restrictives comme les pointes de lac, les passages entre deux étangs à castor, les crêtes de montagnes en bordure des sites alimentaires et la fin d’une topographie particulièrement abrupte sont autant d’exemples nécessitant investigation.

CONCLUSION

Pour obtenir le maximum du potentiel que ces destinations offrent, peu importe la technique choisie, vous devez sérieusement envisager une prospection en deux visites intensives : soit l’une au printemps, si possible, et l’autre tôt en septembre avant la chasse; soit les deux en septembre/octobre. Cette étape, qui semble simple pour les chasseurs issus de lots privés à faible superficie, peut faire toute la différence entre récolter un gros mâle mature ou chasser «à l’aveugle». Finalement et plus que tout, n’oubliez surtout pas d’amener votre lunch car la très grande majorité des grands mâles forestiers meurent en milieu de journée. Si vous voulez en connaître plus sur les comportements des grands mâles avant et pendant le rut allez visiter le site www.lanaturesauvage.com.

L’auteur explique comment aborder la chasse au chevreuil en grande forêt.

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