FAIT VÉCUORIGNAL
Par Guillaume Cyr
La chasse au 45 pouces!
Nous sommes le mercredi 4 octobre 2023. Jusqu’à la récolte, ma routine matinale en période de chasse est toujours la même, faible lumière, bien assis à la table du camp, ma tasse d’eau chaude gingembre, citron et miel à la main. J’aiguise ma gorge en chuchotant les vocalises de femelle en œstrus. Je tente tant bien que mal de répéter les sons enseignés par mon chum Raymond, le meilleur « chanteur de pommes à orignaux » que je connais. Tel qu’à mon premier jour de chasse à l’orignal, je suis accompagné de mon grand chum Mathieu. Aujourd’hui, il sera le tireur et de mon côté, je tenterai d’attirer un orignal pour lui permettre un tir vital.
En fonction de plusieurs variables, nos journées sont méthodiquement planifiées la veille. Température, vents, lune, activités récentes ou signaux détectés. Toutes les informations sont bonnes à considérer et ont leur degré d’importance. D’un élan de confiance spontané, nous avions annoncé à notre équipe de chasse la veille que si un orignal de moins de 45 pouces se présentait devant nous, il n’y aurait pas de tir.
Les deux derniers jours ont été pluvieux et venteux. C’est un léger vent nord-ouest qui nous attend. À notre grande satisfaction, c’est la journée la plus fraîche prévue du séjour. Notre expérience nous rappelle que nous sommes dans les meilleurs jours de chasse. Le rut est bien enclenché et nous sommes convaincus que la majorité des mâles qui suivent les femelles depuis déjà plusieurs jours voire semaines, ont atteint l’objectif tant recherché: l’accouplement d’une femelle. Maintenant, ces mâles sont plus vulnérables que jamais puisqu’ils sont seuls et activement à la recherche de conquêtes supplémentaires afin d’étendre leurs gênes sur le territoire. Cette période est très excitante pour le chasseur puisque généralement, l’activité en forêt est décuplée.
«Maintenant, ces mâles sont plus vulnérables que jamais puisqu’ils sont seuls et activement à la recherche de conquêtes»
La connaissance du terrain est un facteur essentiel à la réussite d’une chasse. TOUS les scénarios doivent être envisagés et je suis d’avis que si les options sont nombreuses et diversifiées, plus grandes sont les chances d’avoir une approche optimale avec un scénario adapté.
À la chasse fine à l’arc, il est nécessaire d’identifier les secteurs éclaircis et de connaître les points d’entrées vers ces endroits convoités par l’orignal. Les chasseurs d’expérience comprendront qu’à l’arc, l’écart est énorme entre attirer un orignal mature et l’avoir en position de tir vital, les détails font toute la différence.
Nous entamons notre journée à la noirceur avec le but d’atteindre une zone en flanc de montagne avant que le vent ne se lève. Nous visons à longer ce flanc de forêt mixte près des secteurs nourriciers. Malheureusement, l’accès à la zone convoitée nécessite de composer avec un vent de dos pour s’y rendre. Aucun problème. Le vent matinal est toujours plus léger que le vent de milieu d’avant midi. Si vous avez un accès à un terrain montagneux et qu’un bon contrôle des odeurs est appliqué, un déplacement dans une zone avec un vent désavantageux est réalisable, idéalement à faible vent tôt dans la journée.
D’un pas plus rapide qu’à l’habitude et après quelques tentatives d’appels stratégiques dans les secteurs nourriciers, des endroits convoités par les orignaux à l’aube, nous voilà à la destination prisée.
La première séance de vocalises va bon train et déjà, un orignal jugé de taille moyenne semble séduit. Le cervidé nous répond d’une zone inférieure de la montagne et selon notre évaluation, il est bien campé dans un secteur d’aulnes extrêmement dense. Nous nous engageons tranquillement dans la descente de la montagne en simulant la femelle réceptive afin de le convaincre de sortir de sa cachette. À mi-chemin et bien confiant, nous faisons face à la situation que redoute la majorité des chasseurs en période de rut sur un appel de séduction. Une femelle se fait entendre afin de ramener son mâle à ses côtés. Nous voilà en compétition, ce scénario est toujours un défi de taille lorsqu’il se présente, spécialement dans les sites à haute densité forestière. Dans une telle zone, les déplacements requis pour confronter le mâle deviennent plus difficiles et le risque d’émettre un «mauvais son» est augmenté. Mais bon, les accès difficiles n’ont pas tendance à freiner nos élans.
«… nous faisons face à la situation que redoute la majorité des chasseurs en période de rut sur un appel de séduction. Une femelle se fait entendre afin de ramener son mâle à ses côtés »
Après quelques échanges et un rapprochement visant à provoquer le mâle via une combinaison de «rattling» et d’appels de mâle, les réponses s’estompent et s’éloignent. Quand même, début de journée prometteur. Nous gardons le point GPS de cette réponse, mettons ce scénario dans notre sac à expérience et nous visons la poursuite de nos déplacements selon le parcours établi.
Sans même avoir eu le temps de faire notre rétroaction habituelle sur ce qui venait de se passer, nous avons un deuxième curieux sur un flanc de montagne voisin. Une réponse franche. Nous partons progressivement en direction de notre cible qui s’avère assez éloignée. L’écoute lors d’une approche est essentielle à la réussite du chasseur. Ce concept de base est trop souvent ignoré. Pour ma part, tant que l’orignal me répond activement, c’est qu’il progresse vers moi et qu’il diminue son attention. Bref, lorsqu’il répond, il marche. Donc, je marche également puisque je sais très bien que son attention est axée sur son déplacement. S’il s’arrête, je m’arrête. Je fais un décompte mental de quelques secondes dans ma tête, aucun son? Je vocalise ou je lance un son reproduisant un orignal en forêt, il me répond, il avance, j’avance. Bref, vous comprenez la séquence. Le plus important demeure de laisser l’espace nécessaire à mon mâle pour qu’il ait ses fenêtres de réponses sans semer aucun doute. Ne pas le laisser réfléchir trop longuement constitue la clé.
«Ne pas le laisser réfléchir trop longuement constitue la clé. »
C’est avec cette technique que nous progressons, lentement mais surement, vers l’orignal en question. L’approche est longue, mais calculée. Plus il s’approche, plus on se regarde en se disant que c’est un mâle qui pourrait correspondre à notre objectif de 45 pouces.
Un chemin de VTT entre deux montagnes nous sépare. Cet orignal est bien déterminé à venir à notre rencontre et semble excité comme jamais. Les nombreux frottages dans les aulnes nous confirment qu’il est prêt pour la grande séduction.
Nous réussissons à nous installer dans un endroit pour un tir potentiel. Les aulnes sont en mouvement, les craquements sont constants, le voilà. À notre surprise, le comportement très viril de cet orignal ne représentait pas son âge. Un «buck» de 1 an et demi se présente devant nous, complètement hypnotisé. Il emboîte le pas dans notre direction sans jamais s’arrêter. Ce mâle inexpérimenté ne s’arrête pas là. Il se présente devant nous, les oreilles bien en l’air. Son inexpérience et sa témérité sont encore plus claires lorsque celui-ci entre dans le chemin de VTT pour se retrouver à 10 pieds de nous avec une assurance hors norme. À peine couvert, je regarde mon chum Mathieu qui est en plein milieu du chemin de VTT, admirant le moment: «Je pense qu’on va se trouver un arbre !». Bien que nous sommes expérimentés et qu’il s’agît d’un jeune orignal, pas de chance à prendre. On a une chasse à finir!
Bien évidemment, cet orignal ne respecte pas nos critères. Cependant, nous apprécions toujours ces moments privilégiés avec la nature. Nous profitons du moment pendant une dizaine de secondes et c’est à ce moment que je lance un coup de palette sur «mon arbre» accompagné d’un «KeBouah !» guttural afin de signaler la présence d’un orignal mature. La réaction est automatique. Les oreilles et la tête baissent, l’assurance de celui-ci qui nous a divertis durant les dernières 20 minutes disparaît automatiquement, il déguerpit à une vitesse fulgurante. Ça fait plaisir pour la leçon «kid», on se revoit dans trois ans. À ce moment, le défi devrait être différent pour nous!
«Nous profitons du moment pendant une dizaine de secondes et c’est à ce moment que je lance un coup de palette sur «mon arbre» accompagné d’un «KeBouah!…»
Notre matinée se poursuit sans grande action mis à part une femelle curieuse qui vient identifier la compétition après une séance de vocalises.
Il reste environ deux heures de chasse au compteur et notre stratégie de fin de journée consiste à marcher dans un chemin forestier afin d’identifier le gibier sur deux flancs de montagnes opposés. C’est une approche que nous privilégions fréquemment, surtout en fin de journée, puisqu’elle permet de couvrir beaucoup de territoire avec des vocalises bien soutenues. Nous avons parcouru une quinzaine de kilomètres en montagne depuis le début de la journée. Un peu de simplicité nous apparaît raisonnable.
Nous entamons donc le dernier sprint avec des appels de femelle en œstrus à fréquence plus rapprochée avec une longue ligne d’odeur d’urine de femelle.
Une réponse franche attire notre attention. C’est alors que nous entrons en forêt afin de faciliter l’approche. Aucune nécessité de s’aventurer bien loin, après quelques vocalises, l’ouïe et l’odorat du mâle l’ont convaincu qu’une femelle réceptive est bien disponible à l’accouplement.
Celui-ci descend la montagne à vive allure, le scénario est idéal. En bordure de chemin, fin de journée. L’orignal est décidé et fait son apparition. À notre grande stupéfaction, qui ne se présente pas devant nous? Notre petit «buck» du matin! Certains apprennent vite quand on leur explique longtemps. Lorsque l’orignal est à une vingtaine de pieds de notre emplacement. Nous sommes ébahis par la situation et sans même un geste de notre part, le jeune mâle comprend qu’il s’est fait piéger une deuxième fois dans sa journée. En captant notre odeur, nous avons l’impression qu’il se remémore de vilains souvenirs de son avant-midi. Les oreilles basses, il déguerpit pour une deuxième fois, avec une expression témoignant de sa déception. Dure journée au bureau pour lui. Ça fait plaisir pour la 2e leçon, mais c’est 2-0 pour nous l’ami! Après quelques blagues et légers ricanements, nous partons à la recherche d’une autre cible.
«Les oreilles basses, il déguerpit pour une deuxième fois, avec une expression témoignant de sa déception.»
Nous reprenons notre trajectoire avec la même stratégie en reprenant le chemin forestier. D’un côté la montagne, de l’autre une coulée bordée d’une rivière, enchaînée d’une deuxième montagne. J’adore pouvoir me situer entre deux flancs de montagnes afin d’optimiser mes zones d’appel.
La journée tire sur sa fin, mais la chasse, vous savez comment ça se passe non? Ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini.
Les vocalises vont bon train, le voilà. «Boua!» Flanc de montagne gauche. Bien que couverte par le son de la rivière, la réponse est franche. Nous sommes convaincus, c’est notre «buck» à palettes.
La situation mérite une réflexion rapide puisque l’endroit où se situe notre cible est difficilement atteignable. Accéder à cette zone nécessiterait un important détour et l’heure légale de chasse serait dépassée. Dilemme, nous revenons demain AM ou nous tentons de jouer la séduction pour le forcer à nous rejoindre? Pour être honnête, j’avais personnellement mes réserves sur la possibilité que cet orignal fasse le chemin entre son emplacement et le nôtre. Convaincre ce spécimen de sortir à découvert en plein chemin après avoir descendu une coulée et escaladé une pente excessivement abrupte m’apparaissait utopique.
J’asperge de l’urine de qualité dans le vent et sur les feuillus en direction de notre cible en cassant quelques branches afin de garder l’attention du cervidé. Bien qu’une coulée nous sépare, il semble à la même hauteur que nous. Mathieu s’installe en bordure de chemin derrière un arbre tandis que je traverse et me dirige à environ 100 pieds plus loin en forêt. C’est l’avantage d’avoir développé l’expérience avec ton grand chum. Plus besoin de se parler dans le feu de l’action. Je m’y mets. Je lance mes meilleures vocalises afin de convaincre notre cible de faire ce que je croyais impossible. L’orignal est un animal fascinant. En pleine confiance, le gros mâle emboîte le pas… descend sa montagne… traverse la rivière… monte la pente qui m’apparaissait insurmontable… sort directement dans le chemin sans s’arrêter de marcher.
«Je lance mes meilleures vocalises afin de convaincre notre cible de faire ce que je croyais impossible… »
Mon partenaire livre une fois de plus la marchandise. Il laisse passer ce majestueux orignal d’un côté à l’autre du chemin afin d’attendre le moment idéal du tir. Il décoche sa flèche à 30 verges avec un angle arrière idéal, dans le but d’atteindre la zone vitale avec le plus de dégâts possibles.
J’entends le son de la flèche frapper l’orignal, j’accours dans le chemin en m’engageant dans une intense série d’appels pour arrêter notre gibier. L’orignal est toujours là et marche tranquillement en bordure de forêt. BOUM! Il tombe au sol.
L’émotion est à son comble. Le voilà, le sentiment qu’on a attendu pendant 365 jours. La récolte d’un mâle mature sur le «call» à l’arc en plein rut. Abattre un orignal à l’arc c’est quelque chose. Mais le voir tomber devant tes yeux, avec ton chum, c’est à un autre niveau. Quel moment! Direction au camp afin de changer notre linge destiné à la chasse pour éviter de le souiller lors du dépeçage.
Généralement, on dit que le travail commence. Dans ce cas, le gros du travail, nous savions que nous l’avions déjà fait. De retour au camp, il est environ 17h et la gang est installée à table, racontant leur journée. Nous leur annonçons que la soirée sera des plus difficiles. Nous avons récolté un petit «buck» très loin en forêt. «On a de la scie mécanique à faire les boys…».
«Abattre un orignal à l’arc c’est quelque chose. Mais le voir tomber devant tes yeux, c’est à un autre niveau.»
Avec un mélange de joie et de retenue dû au travail anticipé, notre groupe prépare l’équipement nécessaire afin de passer une longue soirée. Nous les amenons donc vers l’endroit de la récolte. Nous arrêtons les VTT, les gars nous imitent…et nous pointons vers la forêt. Soupir de soulagement, joie, cris, danse, ce que vous voulez.
L’orignal est là, à une cinquantaine de pieds du chemin, juché au pied d’un résineux. Environ une heure plus tard, l’arrivée au camp est triomphale. Il est l’heure de la mesure. Notre mesureur officiel, Sergio, s’installe avec son ruban à mesurer.
Prenant un air sérieux inhabituel, bien concentré, il se met à la tâche. Ses yeux s’agrandissent et il nous regarde. : «45 pouces les gars, Yes sir!».
Est-ce que c’est ça un œil de lynx mon Sergio?
Quelle belle journée. Mission accomplie. 45 pouces – 696 livres éviscérés.
Bonne chasse!

